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On ne se réinvente pas du jour au lendemain, mais pas à pas

Depuis 20 ans, je travaille avec des gens qui traversent des périodes de doutes et de transitions, puisque le cœur de la psychothérapie est d’aller vers le changement.
Ce qui me touche particulièrement, ce sont les moments où mes patients me disent :

« Je ne sais plus qui je suis… mais je sens que je ne peux pas rester comme ça. »

Réalisez des petites transformations qui changent tout

On imagine souvent la réinvention comme une renaissance spectaculaire, quelque chose de waow. Mais au cabinet, je vois l’inverse : des transformations minuscules, presque invisibles au début, mais qui changent tout.

J’ai accompagné des femmes qui sortaient d’un post-partum violent, des personnes abîmées par un traumatisme, des patients perdus dans la saturation cognitive et l’épuisement mental. Et à chaque fois, j’observe la même chose : le mouvement commence par un millimètre.

Je refuse l’idée qu’on puisse “tout changer d’un coup” parce que le corps, le cerveau, nos émotions et notre histoire, ne fonctionnent pas comme ça.

Je travaille avec des approches qui respectent l’humain : l’EMDR-IMO, les thérapies narratives, les thérapies orientées solutions. Toutes me disent la même chose : le changement durable est progressif. Et la réinvention n’est pas un effacement de notre histoire antérieure, c’est une continuité.

Quand quelqu’un arrive avec l’idée qu’il doit devenir une autre personne, je l’invite à ralentir. Ce qu’on cherche, ce n’est pas un masque neuf, c’est un espace respirable, un endroit en soi qui recommence à bouger. On cherche à retrouver de l’autonomie et à initier du mouvement. Pour moi, le changement ressemble au travail d’un ostéopathe :
il ne force jamais, il ajuste. Parfois d’un millimètre seulement et pourtant, ce millimètre relance tout le système. On repart différent, sans savoir exactement ce qui a bougé… mais quelque chose s’est remis en mouvement.

La psychothérapie, c’est ça : des micro-réajustements qui, accumulés, transforment une vie.

Une métamorphose n’est jamais spectaculaire de l’intérieur, c’est une succession de réajustements : une permission qu’on se redonne, un droit qu’on reprend sur sa propre vie.

Mais alors d’où viennent les blocages qui nous empêchent d’avancer ? Ils se situent souvent à trois niveaux.

Le poids du passé

Des blessures, parfois anciennes, parfois silencieuses. En thérapie du trauma, je vois comment un événement peut figer le corps dans une vigilance constante.
Quand la mémoire est saturée, on n’avance plus, on survit. Et tant qu’on n’a pas apaisé ce niveau-là, demander à la personne de « se réinventer » est une violence supplémentaire.

La fatigue d’être soi

Beaucoup de gens arrivent après des années de charge mentale, d’hyperconnexion, de course permanente après la montre, en particulier des femmes. Leur question n’est pas « Comment je me réinvente ? », mais plutôt : « Comment je respire à nouveau ? »

La comparaison avec les autres

Les réseaux sociaux ont introduit un fantasme : celui du changement express.
Soudain, tout le monde semble capable de « devenir la meilleure version de soi » en deux semaines. Pour moi, ce slogan est une fausse promesse qui sonne plutôt comme une injonction ! Surtout que dans la vraie vie, personne ne fonctionne comme ça.

Je rappelle souvent à mes patients qu’on avance “d’un pas de fourmi”. À quoi ressemble ce premier pas ?

Il ressemble à quelque chose de presque insignifiant. Une femme que j’accompagnais après un accouchement traumatique m’a dit un jour :

« J’ai réussi à me laver les cheveux ce matin. » C’était un acte banal, mais il signifiait que son système nerveux commençait à sortir de la sidération.

Un adolescent que je voyais pour une addiction aux écrans a commencé en rangeant son bureau pendant trois minutes par jour. Ce n’était qu’un geste, mais il reprenait la main. Les pas minuscules ne sont pas des petits pas. Ce sont les fondations du mouvement.

La thérapie narrative occupe une grande place dans ma manière d’accompagner

Elle aide à se réinventer parce qu’elle nous redonne du pouvoir sur notre histoire. On croit que notre vie est l’histoire d’un seul fil : ce qui nous est arrivé, ce qu’on a vécu. Mais il y a toujours d’autres fils : la résistance, l’ingéniosité, la force, l’humour parfois.

En séance, j’aime poser des questions qui rouvrent ces chemins oubliés :

« Quand est-ce que tu as tenu bon, alors que personne ne s’en souvient ? » « Quel geste montre que tu n’es pas restée immobile ? »  « Qui t’a vu courageux, même si toi tu l’as oublié ? »

La réinvention, c’est souvent ça : retrouver des morceaux de soi qu’on croyait perdus.

J’insiste beaucoup sur la place du lien parce qu’on ne se transforme jamais seul.

Je vois, séance après séance, que le simple fait d’être regardé autrement peut changer la trajectoire d’une personne. Quand quelqu’un me confie son histoire, je lui prête un regard qu’il a perdu : un regard qui cherche le vivant, la dignité, l’effort.

Une patiente m’a dit un jour : « Quand vous me parlez, j’ai l’impression d’être quelqu’un d’un peu plus solide que ce que je crois. » C’est ça, le lien thérapeutique : un endroit où on est vu sans être jugé, où on est reconnu avant même d’avoir changé.

Finalement, se réinventer, ça veut dire arrêter de s’abandonner. Se réinventer, c’est retrouver un axe, un souffle, une possibilité. Ce n’est pas devenir une autre personne. C’est devenir une version plus vivante de soi.

Et souvent, les gens me disent en partant :« Je ne suis pas complètement différente… mais je me reconnais enfin. » Pour moi, c’est ça : la réinvention réussie.

On se trompe en croyant que le changement est spectaculaire. Le vrai changement est fidèle, patient, organique. Il avance comme une respiration.

Ce n’est pas la taille du pas qui compte, c’est le fait d’oser le poser.